Juan RULFO - Pedro Paramo
1955
L’histoire de la littérature regorge d’auteurs fulgurants. Un succès et puis s’en va. Ou d’écrivains qui épuisent leur filon en le recyclant ouvrage après ouvrage. Juan Rulfo appartient à la première catégorie, figure emblématique de la langue latino-américaine, référence ultime, pierre angulaire à partir de laquelle de nombreuses générations construiront leurs premiers textes, voire leurs carrières. Tous, disent-ils, Jorge Luis Borges, Carlos Fuentes, Julio Cortázar, Gabriel Garcia Marquez, Octavio Paz, tous n’ont pas manqué d’être inspirés par le surréalisme aride, les dialogues au couteau et le sujet universel développé en peu de pages par un auteur délibérément placé à la proue.
Les plus grandes plumes que compte l’Amérique du Sud ont appris à lire dans cette odyssée à rebours. Elle occupe une place de choix sur leur table de chevet. Juan Rulfo n’a pas donné suite à son succès. Mais il l’a beaucoup évoqué lors d’entretiens accordés à la télévision et à la radio. Sans doute aurait-il souhaité publier davantage mais, à chaque fois, le manuscrit a été jeté au feu ou déchiré. Parce qu’il n’est jamais parvenu à dépasser son œuvre majeure. Parce que tout ce qu’il avait à dire est concentré dans Pedro Paramo. De telle façon qu’il n’y a rien d’autre à ajouter.
Né le 16 mai 1917 à Sayula, dans l’état de Jalisco, Juan Rulfo se retrouve à dix ans dans un orphelinat, ballotté d’une école à l’autre. Son père, assassiné pendant la Révolution en 1923, et sa mère disparue en 1927, l’ont laissé grandir entre les mains des religieux. De cette enfance secouée, on ne sait pas grand-chose. Juste des témoignages de ses proches. Des bribes. Rien de précis. On devine néanmoins que lorsque Juan Rulfo écrit, ce sont la magie, les rites et l’histoire du peuple mexicain qui l’inspirent. Apparaît Pedro Paramo. A mi-chemin du conte romancé et de la nouvelle. Le succès est immédiat. Au Mexique, puis en Amérique du Sud. Pour l’Europe, il faudra encore patienter. Une dizaine d’années.
Ses thuriféraires guetteront par la suite d’autres ouvrages. En vain. Juan Rulfo se tourne plutôt vers le cinéma, écrit des scénarios, s’investit dans la vie sociale, fait partie d’une commission gouvernementale avant de prendre la tête du Bureau des Affaires Indiennes. Il communique beaucoup. Mais en lui ne coule plus un sang d’encre. Il s’éteint le 8 janvier 1986. À Mexico.
Il est l’homme d’un livre, même s’il a publié avant et après. Une demi-douzaine de recueils, contes et nouvelles. Surtout La plaine en flammes (1954). Un livre ? Non, plutôt une borne. De celles qui balisent le chemin pour les autres. En fondant dès 1945 à Guadalajara une revue littéraire, Pan, Juan Rulfo peut s’exercer la main, peaufiner son style et, de plus, diffuser ce qu’il écrit sans passer sous les fourches caudines d’un directeur éditorial. Il a vingt-huit ans et déjà ses contes lui assurent un début de notoriété dans le petit monde des lettres mexicaines.
Puis survient Pedro Paramo. Une comète dont l’impact est tel qu’à travers ce court récit le regard porté au milieu du siècle dernier sur la littérature latino-américaine s’en trouvera changé. Pedro Paramo a brisé les barrières narratives et, ce faisant, ouvert un continent.
En quelques lignes, difficile d’évoquer ce livre d’un peu plus de cent pages et d’entrer dans cette narration particulière sans immédiatement déflorer sa construction, sans dévoiler ce que ce bijou recèle. Disons, pour faire court, qu’un prénommé Juan, comme l’auteur notez bien, promet à sa mère mourante de tout faire pour retrouver ce père qu’il n’a pas connu.
Mais le parallèle saisissant avec Juan Rulfo lui-même, orphelin à dix ans, s’arrête net dès la deuxième page de l’ouvrage. Ce Juan-là, qui n’est pas son double, se retrouve en partance vers Comala. Très vite, de nombreuses rencontres jalonnent son cheminement à mesure que le récit s’évade de la chronologie.
Si la structure de Pedro Paramo – « pierre de terre stérile », en mexicain – s’éclate comme un fruit mûr, l’écriture, elle, est sèche, dure. Le récit émacié se nourrit de mémoires et de fantômes sur fond de critique sociale, là où règne un tout-puissant cacique, lequel a droit de vie et de mort sur ses sujets. Pour saisir l’éclat de ce texte, et sans remonter jusqu’à Moctezuma, il n’est pas nécessaire de comprendre à quel point les Mexicains font de la mort un personnage à part entière. Un familier. Une entité qu’ils honorent chaque année, le 1er et le 2 novembre. Il suffit de savoir qu’ils boivent à sa santé, dansent et chantent sur les tombes des défunts, fêtent leurs disparus, écrivent leurs prénoms au front des crânes décharnés.
La confusion entre ceux qui sont partis et ceux qui restent s’avère ici un terreau propice quand il s’agit de mêler l’espace-temps. Juan Rulfo le brasse. Alors jaillissent les secrets, les rites, les excès. D’exécutions en pèlerinages, le récit avance à reculons. Aujourd’hui, demain et hier, se mêlent dans une évocation morcelée. Puissants et misérables finissent par se figer.